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Divers, Economie, High Tech & Internet : à savoir

Pour une critique sérieuse du numérique

Il m’a semblé nécessaire de traduire cet article d’Henry Farrell sur les intellectuels du numérique, soumis eux aussi aux contraintes d’une économie de l’attention. Alors que la critique du numérique, son impact sur tous les secteurs de la société est essentielle. Elle se situe aujourd’hui entre une stigmatisation féroce et l’apologie lénifiante de ses bienfaits, impulsée par la communication des Gafa (Google, Facebook, Amazon, Aplle)  et autres monopoles tels Uber ou Airbn’B . L’adoubement par les pairs et le marché, les conférences et succès éditoriaux qui font vivre les auteurs, génèrent une critique affadie ou dénaturée. Il est une dimension qui ne figure pas dans ce texte: la rapidité croissante des changements dus au numérique qui ne permet pas le recul et la réflexion profonde nécessaires à l’élaboration des solutions.

(J’ai traduit ci-après l’article The Tech Intellectuals paru dans Democracy – automne 2013. Le texte original peut-être vu par un roll-over de la souris)

Les bons, moins bons et médiocres parmi la nouvelle génération de cyber-critiques, et les impératifs économiques qui les animent.
 par Henry Farrell 

( Ce billet est un appel à  commentaires . N"hésitez pas ! )

( Temps de lecture 23′)

Il y a un quart de siècle, Russell Jacoby déplorait la disparition de l’intellectuel public. La cause était une amélioration de leurs conditions matérielles. Les intellectuels publics comme Dwight Macdonald, I.F. Pierre, et leurs semblables, ne pouvaient  être indépendants. Ils avaient des difficultés à obtenir des emplois permanents et bien rémunérés. Cependant, les universités ont commencé à se développer et ont offert de nouvelles possibilités. Le milieu universitaire a exigé de fortes contreparties. Les intellectuels ont dû détourner le public vers les obscurités pratiquées de la recherche universitaire et la prose. Selon Jacoby, ces intellectuels « n’ont plus eu besoin d’élargir. Le campus étaient leurs domiciles, les collègues leur public, les monographies et revues spécialisées leurs médias ».

Au cours de la dernière décennie, les conditions ont changé à nouveau. De nouvelles possibilités se sont ouvertes pour les intellectuels publics. Les médias alimentés par Internet tels les blogs ont beaucoup facilité pour les aspirants intellectuels, la publication de leurs opinions. Ils ont favorisé la création de nouveaux débouchés intellectuels (Jacobin, La nouvelle enquête,The New Inquiry, The Los Angeles Review of Books), et contribué à revitaliser certains anciens supports (The Baffler, Dissent). Au final, ces nouveaux médias ont fourni la matière pour de nouveaux arguments sur la façon dont la technologie des communications est en train de transformer la société.

Ces débats ont créé des opportunités pour une classe émergente de débatteurs professionnels: les intellectuels de la technologie. Comme leurs prédécesseurs des années 1950 et 60, ils vivent sans avoir à enseigner dans une université. En effet, le corps professoral est à la traîne. Les disciplines académiques classiques (à l’exception du droit qui exerce une fascination) ont eu un moment difficile à passer. Les nouvelles technologies  sont suspectes aux yeux des penseurs traditionnels. Elles sont difficiles à placer dans les cadres académiques et sont trop tendance pour les universitaires qui sont mal à l’aise à l’idée que leurs champs d’étude passe dans le champ public.

Beaucoup de ces nouveaux intellectuels publics sont plus ou moins autodidactes. D’autres sont des universitaires comme Clay Shirky, un professeur sceptique sur la pérennité du modèle universitaire classique. D’autres encore sont des entrepreneurs, de la technologie, comme l’écrivain médiatique  et podcasteur tel Jeff Jarvis, spécialisé sur les angles entre la démarche publique et les nouveaux modèles d’affaires.

Ces différents nouveaux modèles d’intellectuels publics se bousculent dans un monde très différent de l’ancien. Ils ne cherchent pas à publier des chroniques dans Dissent ou Commentary. Au lieu de cela, ils préfèrent donner des conférences TED, virales. Ils se partagent un programme de conférences d’affaires, réunions académiques, débats d’idées et divertissement public. Ils écrivent des livres, certains excellents, d’autres incohérents.

À certains égards, les penseurs des NTIC sont plus ouverts au public que leurs prédécesseurs. Les petits magazines étaient tout simplement trop petits, rédigés pour un lectorat d’élite, bien éduqué, qui se chiffraient en dizaines de milliers. En revanche, les conférences TED sont vues 7,5 millions de fois par mois par un public mondial de personnes ,pour la plupart bien formés, mais ne sont pas membres d’une élite culturelle, comme   le lecteur de Partisan Review pouvait l’être.

En quelque sorte, ils sont moins ouverts. Ils sont idéologiquement plus cadrés que leurs prédécesseurs ou le grand public. Il y a quelques partisans de la gauche radicale. Mais un très grand nombre d’entre eux se situent quelque part entre le libertarisme dur et libéralisme modéré. Ces nouveaux intellectuels sont en désaccord sur des questions telles que la confidentialité et la sécurité, mais d’accord sur les valeurs de base de tolérance et sur la volonté de laisser les gens vivre leur vie comme ils veulent. Au mieux, ils offrent un pragmatisme ouvert et convivial; au pire, une vision de l’avenir indifférente à la société, qui réduit les conflits des êtres humains  en une célébration de la diversité, fade et superficielle.

Ce type d’échanges et  débat n’est pas neutre. Il repose sur  une économie politique sous-jacente, intuitivement perçue par beaucoup de ses participants. Comme le souligne Jacoby, tous les débats sur les idées sont façonnés par leurs conditions matérielles. L‘âge d’or supposé des années 1950 s’expliquent, en partie, par de médiocres rémunérations mais les intellectuels étaient soutenus par une petite frange de lecteurs très engagés. Ceux des années 1960 et 70 ont été influencés par un système universitaire en plein essor, qui a encouragé les intellectuels à écrire de manière impénétrable pour leurs pairs.

Les possibilités aujourd’hui reflètent un ensemble différent de conditions matérielles nouvelles, qui ne sont pas d’éclairer des choix individuels mais d’attirer le public vers eux sans contraintes mais avec détermination. Ils influencent les débats, disent qui doit gagner ou perdre. Beaucoup de thèmes ne sont pas débattus. Le consensus parmi les penseurs de la technologie présente un monde en contradiction totale avec la réalité américaine de l’envolée des inégalités politiques et économiques. Il glisse sur les conflits et les divisions profondes qui existent dans la société et s’aggravent. Les critiques de ce consensus sont pas mieux lotis. Ils opèrent dans le même système que leurs cibles, de manière à  contrer leurs répliques, et freinent le développement des arguments les plus prégnants ou subtils.

Attention, attention

Les penseurs de la technologie vivent de l’économie de l’attention. Ils réussissent s’ils attirent suffisamment d’attention pour eux-mêmes et leurs messages. Ce n’est pas chose facile : les intellectuels de la technologie pour la plupart  échouent, soit par malchance (une étude universitaire montre que le marché de l’attention est très aléatoire) ou soit parce que les publics concernés ne sont pas intéressés par ce qu’ils ont à dire.

Ce postulat de base de l’économie de l’attention économie -seuls quelques intellectuels la maitrisent- est obscurci par la rhétorique à propos de l’ouverture de l’Internet à de nouvelles et merveilleuses perspectives. Des penseurs de la technologie comme Chris Anderson affirment que la culture est régie par un «longue traine», un modèle statistique dans lequel quelques groupes d’influence, des livres ou des magazines à forte audience,  connaissent un déclin rapide de la visibilité à mesure que la courbe descend vers une «longue traine» composée de très nombreux groupes ou des livres, etc. peu suivis.  Ils affirment que l’Internet a changé le sens de la longue traine. Les gens qui n’aiment les mêmes choses que tout le monde ne doivent pas y prêter davantage d’attention. Internet a rendu beaucoup plus facile l’opportunité de trouver les sujets qu’ils aiment et de construire une communauté avec d’autres qui partagent leurs goûts. Si vous préférez la musique klezmer à Deep Purple ou Katy Perry, il vous sera plus facile de la trouver qu’avant.

La métaphore de la longue queue, est cependant trompeuse. Certes, il est plus facile de trouver des livres ou des groupes musicaux peu connus. Mais la plupart des personnes ne veulent pas trouver des choses inconnues, elles veulent concentrer leur attention sur ce qui intéresse tout le monde. Ceux qui attirent l’attention sont susceptibles de l’attirer encore plus, tandis que la longue traîne reste toujours dans l’obscurité.

Pour réussir dans cette économie numérique, vous n’avez pas à être diplômé ou contribuer à New Republic. Vous avez juste besoin, de rassembler beaucoup de gens autour de vous. Cette attention peut alors être convertie en ressources financières. Au bas de l’échelle, cela ne rapportera rien de plus que des invitations à des conférences intéressantes et un peu d’argent. Au degré supérieur, les gens peuvent obtenir des bourses (souvent financées par les entreprises du numérique) pour financer de la recherche ou des projets éditoriaux. En haut de l’échelle, les gens peuvent obtenir des contrats juteux d’édition ou des conférences très lucratives. Ces personnes peuvent vivre très correctement de l’écriture, des conférences voire des deux. Mais la plupart de ces experts en herbe se battent pour gravir la pente , se bousculant les uns les autres, terrifiés de glisser et tomber à la renverse dans l’abîme. La longue traîne est assaillie par une pléthore de personnes qui ont une audience minuscule et encore moins de chances d’en vivre.

Cette économie sous-jacente de l’attention explique beaucoup ce qui serait autrement déroutant. Par exemple, il constitutif du processus qui gère l’écosystème des conférences publiques. Ces événements rassemblent souvent des gens qui sont prêts à parler gratuitement et le public qui vient peut y  participer. Les experts « tech » cherchent désespérément à participer à des conférences comme PopTech et TEDx, même si elles ne sont pas payées. Les aspirants commencent par une version moderne du rubber-chicken , une manière de tester leur message et faire leur chemin.

TED est le sommet de ce monde de représentation. Vous ne recevez pas l’argent pour une conférence TED, mais vous pouvez capter beaucoup d’attention, suffisamment, dans de nombreux cas, pour vous lancer en tant que conférencier bien payé (5.000 $ par l’engagement et plus) sur le circuit de conférences d’affaires. Tout en faisant votre chemin, vous êtes encouragés à polir les aspérités de votre présentation, encore et encore, obtenir un effet bien poli, qui ne fait trop souvent que refléter les idées préconçues de votre audience.

Une culture de la conformité

Le guru du numérique et des médias Jeff Jarvis pousse cette logique à l’extrême. Il est l’auteur de What Would Google Do ? Un démontage de la plus forte croissance d’une entreprise dans l’histoire du monde. Le live explique comment le partage à l’ère numérique améliore la façon dont nous travaillons et vivons. Il est un blogueur et podcasteur prolifique, et un archétype de l’intellectuel de la technologie qui propose un ensemble donné de concepts.

Les penseurs « grand public » sont censés expliquer des idées et des arguments pour une audience plus large. Les intellectuels du numérique tels Clay Shirky, Steven Johnson, Rebecca MacKinnon, Ethan Zuckerman, Siva Vaidhyanathan, et Nicholas Carr écrivent des livres qui font tout cela de manière très différente. Par exemple, Here Comes Everybody, le livre de Shirky  met en scène les idées de son étude sur les coûts économiques des transactions  sur les nouvelles technologies de communication qui nous permettent de nous organiser sans organisations traditionnelles. Ses conclusions peuvent certainement être contestées et Shirky a changé son point de vue en réponse aux critiques, mais il reste comme un modèle de la façon de communiquer des idées importantes, simplement et clairement, au public plus large.

Deux livres de Jarvis, en revanche, sont des exercices d’image de marque, des objets rituels d’échange, qui ne visent pas à introduire de nouvelles idées mais certifie que l’auteur occupe un rôle du gourou. Dans les parties communes, Jarvis grâce à l’entrepreneur Seth Godin qui l’a encouragé à devenir un auteur, raconte comment Godin lui a dit qu’il serait « fou » de ne pas écrire un livre, et un plus grand imbécile s’il « pensait que le livre était le seul objectif » . Au lieu de cela, le livre doit « construire la réputation publique [de Jarvis], ce qui conduirait à d’autres affaires.  » Et il a fait exactement cela. Alors que le premier livre de Jarvis s’est vendu raisonnablement bien, ses revenus ont été presque complètement éclipsés par d’autres ressources. Il affirme qu’il demande jusqu’à 45.000 $ pour une conférence.

Sans surprise, ses livres ne sont ni intéressants ni bons. Jarvis suit une méthode intellectuelle centrée sur un créneau sociologique particulier. Trop d’idées provocatrices pourraient ternir sa marque. Ses livres reconditionnent les préjugés intellectuels de l’industrie de la technologie et les vendent, tout en mettant en évidence de nombreux amis influents de l’auteur et les multitudes de gens importants qui le prennent au sérieux. Comme le président de Robbins, Randall Jarrell, Jarvis est si bien en harmonie avec son environnement que parfois vous ne pouvez pas dire ce qui dépend de l’environnement et ce qui est de Jarvis.

Mais la vacuité de la pensée de Jarvis n’est pas le vrai problème. Chaque élite économique, de tous temps, a eu ses courtisans manifestes. Plus inquiétants sont les hommages plus subtils payés par la nouvelle culture du débat public à la culture existante sur l’industrie de la technologie.

Le débat sur le numérique repose tacitement ou indirectement sur l’industrie de la technologie sur beaucoup de points: le financement des conférences, le soutien de bourses de recherche, les allocutions, les achats publics pour les livres de technologie. Et cette confiance se manifeste dans l’argumentation. Presque tous les spécialistes du numérique (Siva Vaidhyanathan et Susan Crawford sont honorables exceptions) partagent la conviction des entrepreneurs en technologie que les entreprises ont un rôle crucial à jouer. Soit en écartant le gouvernement pour faire place à l’esprit d’entreprise axé sur le marché (la version libertaire), soit en collaboration avec le gouvernement, pour sensibiliser l’administration à l’ouverture au grand public (la version de tendance libérale de gauche).

Quand ces propos sont tenus par presque tous les acteurs du numérique, cela conduit à une morne uniformité, une étroitesse de vue qui sévit même dans d’excellents livres. Le livre d’Eli Pariser, Filter bubble,  traite de problèmes réels et intéressants (comment  fonctionne la recherche de Google, comment ils s’adaptent aux utilisateurs en renforçant leurs préjugés). Mais il contient peu de recommandations fortes pour savoir comment les résoudre (meilleures pratiques du gouvernement, notamment sur la surveillance). Pariser, comme d’autres intellectuels, prend pour acquis que la politique ne devrait pas se mêler des nouvelles technologies, même lorsque ces technologies génèrent de gros problèmes politiques. De même, The master Switch de Tim Wu reprend de nombreuses idées très utiles sur la tendance persistante au monopole des grandes entreprises de communication. Mais, comme Paul Starr l’a souligné, il suppose que l’intervention du gouvernement est toujours un problème et  jamais la solution.

Il y a peu de vrais gens de gauche parmi les penseurs de la technologie. Il y a encore moins de conservateurs au sens tecnologique.  Au final cela entraine fadeur et cécité. La plupart des penseurs du numérique s’accordent sur presque tout. Ils débattent rarement, par exemple, comment de grandes entreprises comme Google et Facebook génèrent de grandes inégalités de pouvoirs. Une grande partie de notre vie se déroule en ligne, une autre façon de dire qu’une grande partie de notre vie se déroule selon les règles fixées par les grandes entreprises privées, qui ne sont soumises ni à beaucoup de règlements, ni à une concurrence réelle. Les utilisateurs de Facebook peuvent ne pas aimer la façon dont Facebook utilise leurs renseignements personnels, mais ils ne leur reste plus qu’à se soumettre quitte à se couper d’une grande partie de leur vie sociale. Ces dilemmes sont ignorés par les penseurs du numérique, qui s’intéressent à d’autres questions comme la neutralité du net ou par les intérêts du public et des grandes entreprises.

Soyons clairs, cette persuasion n’est pas le produit d’un lobbying ou d’une stratégie délibérée des entreprises. Elle agit de façon plus indirecte. Les pionniers ou les entreprises ds nouvelles technologies ont des convictions fortes qui sévissent dans les débats qu’ils suscitent et auxquels ils participent. Ces condamnations reflètent à la fois leurs expériences et leur propre intérêt.

De même, cela ne signifie pas que les débats intellectuels sur la technologie sont sans valeur. Cela signifie que ces débats ont une force d’attraction qui pousse les participants dans certaines directions et pas d’autres. Certains participants, comme le regretté Aaron Swartz, pouvaient habilement louvoyer tout en essayant de tirer constamment les participants vers des questions plus directement politiques. Larry Lessig, par exemple, reconnait que Swartz l’a poussé à se rendre compte que les problèmes publics ne pouvaient êtres résolus sans refaire radicalement le système politique américain. Cependant, Swartz travaillait à contre-courant, ce que peu sont enclins à faire.

Trolls et réponses

Et que dire des critiques de ces nouveaux débats de la technologie? Hélas, les conditions matérielles décrites ci-dessus ne concernent pas seulement les protagonistes des débats, mais aussi leurs critiques. Elles aident à comprendre pourquoi ces critiques n’ont pas porté une alternative intellectuelle très convaincante pour le grand public. Ces critiques travaillent au sein de la même économie de l’attention que les personnes contres lesquelles elles argumentent, et partagent nombre de biais intellectuels. L’obligation d’obtenir de l’attention sape leurs objectifs supposés.

Prenez Vertigo numérique, un livre de 2013 par le penseur et entrepreneur médiatisé Andrew Keen. Son principal argument est une diatribe sur la façon décousue de la «personnalité même de l’homme contemporain», menacé par l’hypervisibilité dont nous souffrons quand nous succombons à l’examen implacable de réseaux sociaux. Pourtant, cette critique est un effort calculé par l’auteur pour être visible sur les réseaux sociaux  -Keen vante son nombre de followers sur Twitter-  il est clair qu’il aimerait en avoir beaucoup plus. Il aspire à devenir un très visible « Super-node »( NDLR: une référence).

Les critiques de Keen sont auto-remises en cause parce que ses engagements intellectuels contredisent son intérêt à devenir un spécialiste de technologie reconnu. Il veut à la fois s’attaquer à l’économie de l’attention et réussir à se faire connaitre. Le but du livre est d’attirer des recensions dans la presse et s’attirer les faveurs des personnes influentes citées assidûment à chaque occasion. Son incohérence même démontre les forces contraires qu’il prétend combattre.

L’exemple le plus extraordinaire de ces contradictions est le cyber-pessimiste bien connu Evgeny Morozov. Les trolls, ces commentateurs qui ne respectent pas les normes d’une communauté donnée, afin de stimuler la colère réponses-sont omniprésents sur Internet. Le succès de Morozov montre comment la traîne peut être un modèle d’affaires viable pour les  intellectuels « mainstream ».

Morozov est un biélorusse qui a reçu des bourses de l’Open Society Institute, Yahoo !, la New America Foundation, et l’Université de Stanford. Il pensait que les nouvelles technologies ont de grands avantages politiques, mais a passé les dernières années a dénoncer vigoureusement et à plusieurs reprises  la « techno-utopie» et «l’internet-centrisme » des autres intellectuels publics axés sur la technologie. Son image de marque est la dénonciation sévère d’internet. Le premier livre de Morozov, Net Delusion, s’en est pris à certaines affirmations ridicules sur la façon dont se répand la démocratie grâce à Internet. Son second, « Pour tout résoudre, cliquez Ici » essaie de faire la même  chose à propos des efforts de la technologie pour «résoudre» des problèmes aussi variés que combler les nids de poule ou stopper le terrorisme.

Morozov doit son succès à un génie instinctif pour tirer parti des faiblesses du système contre lui-même. Il montre comment l’économie de l’attention peut être détournée. Morozov s’attaque à des intellectuels du numérique de premier plan en dénigrant leurs motivations et en faussant leurs arguments (parfois en insinuant que ces gens disent le contraire de ce qu’ils pensent). Il réfute les caricatures qu’il a lui-même créés, et attend la réaction outragée qui  suit la controverse pour attirer l’attention.

Pour prendre quelques exemples, dans son plus récent livre, Morozov cite le chercheur Ethan Zuckerman du MIT Media Lab , qui a déclaré à plusieurs reprises que l’Internet va rapprocher les gens du monde entier, et lui répond  «les habitants de l’Idaho n’ont pas encore parlé à des gens de l’Inde sauf via un centre d’appels à Bangalore. La technologie n’a pas répondu aux besoins. « . De même, dans le récit de Morozov, Jonathan Zittrain, qui veut que les défenseurs d’un internet ouvert acceptent la nécessité de la sécurité et les zones sures, devient un fanatique opposant aux recours à certains filtres dans presque toutes les formes. Lessig, un professeur de droit constitutionnel connu pour ses propos mesurés, est condamné pour son « dévouement fanatique à la religion de l’internet centrisme. » L’imperturbable Clay Shirky devient « un populiste forcené anti-establishement. » Et ainsi de suite.

En critiquant d’éminents intellectuels de façon offensive et excessive, Morozov force ces intellectuels à répondre publiquement. Leur réponse (et les réponses de Morozov à la réponse) attire encore plus de controverse et d’attention, ce qui alimente la prochaine phase d’un cycle répétitif. Lorsque cette stratégie fonctionne, elle crée une sorte de machine à mouvement perpétuel de l’erreur et la controverse publique. Le monde étant ce qu’il est, l’erreur est oubliée, la controverse perdure, ce qui augmente l’image et la visibilité des conférences de Morozov.

Le succès relatif de Morozov montre les tensions entre le nouveau modèle de l’intellectualisme public et le modèle universitaire daté qu’elle déstabilise à la marge. Malgré ses références répétées aux travaux du sociologue des sciences Bruno Latour, l’approche de Morozov est plus précisément décrite par Pierre Bourdieu (décédé en 2002- NDLR) ,  célèbre sociologue français. Un des livres de Bourdieu, La distinction Critique sociale du jugement, dépeint les intellectuels traditionnels engagés dans une lutte de semi-articulée perpétuelle contre la bourgeoisie bien dotée en ressources, lutte dans laquelle ils essaient de valoriser la valeur de leur capital intellectuel et culturel. De cette façon, Morozov se vend comme un véritable intellectuel désintéressé, profondément immergé dans la littérature académique. Il caractérise ses adversaires, en revanche, comme un paquet d’opportunistes quasi-analphabètes.

Keen et Morozov ne résolvent pas les problèmes issus des débats technologiques actuels: ils les incarnent et les recréent sous de nouvelles formes. Les deux reproduisent, chacun à leur manière, le système qu’ils prétendent attaquer. Les deux finissent par écrire de mauvais livres parce que tous les arguments intéressants qu’ils pourraient développer sont dépassés par leur besoin de se positionner dans l’économie de l’attention. Ceci est le plus grossièrement évident dans le livre de Keen, qui dans un souffle condamne  les « super-node » en ligne et dans le suivant, proclame son ambition de devenir l’un d’entre eux. Avec son inlassable volonté de devenir une  forte référence des réseaux sociaux en faisant allégeance à ceux qui ont déjà ce statut convoité, Keen fait d’évidence partie du problème qu’il affecte de déplorer. Derrière le radicalisme prétendue d’un iconoclaste et rebelle se cache le bavardage onctueux du techno-industriel Dominick Dunne.

Morozov, en revanche, est trop heureux de mordre la main qui le nourrit, aussi longtemps que sa victime se débat. Steven Johnson, objet d’étude pour Morozov, auteur d’Emergence et d’autres excellents livres, a dépeint Morozov comme «un tueur de vampire [qui] doit laisser des épées et des crocs en plastique sur ses victimes pour continuer ses affaires. » Pourtant, Morozov est peut-être assimilable au vampire lui-même, affectant un dédain aristocratique et afin de mieux masquer sa dépendance à l’égard de ses victimes, pour sa subsistance. S’il n’attire pas plus d’intellectuels de la technologie grand public, son modus vivendi s’effondrerait.

Cette dépendance cachée met à mal le deuxième livre de Morozov, qui consacre son énergie à promouvoir la marque de l’auteur plutôt que de faire une argumentation cohérente. Son incohérence est aggravée par les efforts de Morozov à déconcerter ses ennemis en vantant les arguments semi-digérés de la littérature académique. Ici et là, le texte fait allusion de manière intéressante à l’effet durable qu’ont les désaccords politiques sur les débats au sujet de la technologie, mais l’idée ne se développe jamais- car ce sont les coups bas qui récoltent de la notoriété. Morozov a certainement la capacité d’écrire un bon livre et sérieux- il serait intéressant de le voir essayer d’en écrire un.

Les idées qui méritent l’attention

D’autres incitations conduiraient à des débats différents. Dans un monde meilleur, les penseurs de la technologie pourraient réfléchir plus sérieusement sur la relation entre le changement technologique et les inégalités économiques. Beaucoup d’intellectuels technologiques pensent que la culture de la Silicon Valley est intrinsèquement égalitaire, l’économiste James Galbraith encore fait valoir que l’inégalité des revenus aux États-Unis « a été stimulée par les gains en capital et en actions, principalement dans le secteur de la technologie. »

Ils pourraient penser plus sérieusement à la façon dont la technologie est en train de changer la politique. Les débats actuels sont encore dominés par des arguments inutiles entre passionnés qui croient que l’Internet est un modèle pour une meilleure démocratie radicale, et les sceptiques qui prétendent qu’il est le meilleur ami du dictateur.

Enfin, ils pourraient accorder plus d’attention à la relation naissante entre les entreprises technologiques et le gouvernement américain. Les penseurs du numérique aiment à penser qu’un secteur de la puissante technologie peut améliorer la liberté personnelle et limiter les excès du gouvernement. Au lieu de cela, nous voyons maintenant comment la puissante technologie peut permettre les abus de pouvoir du gouvernement. Sans les gros semi-monopoles comme Facebook, Google et Microsoft qui exploitent les données personnelles, la surveillance serait beaucoup plus difficile pour le gouvernement américain.

Pour débattre de ces questions, il faudrait un groupe plus diversifié d’intellectuels de la technologie. Il manque de la diversité , à part quelques femmes, quelques non-blancs, et quelques non-anglophones qui ont attiré l’attention. Les hypothèses de base de débats publics sur la technologie ne suscitent pas l’intérêt qu’elles méritent.

Il est clair que de bonnes et solides critiques de ces hypothèses sont possibles. Tom Slee, un programmeur et écrivain canadien indépendant,  critique les politiques de la technologie d’une manière cohérente et profonde (pour être clair, je connais un peu Slee et j’ai essayé dans le passé de promouvoir son travail; amateur dans ces débats, j’ai correspondu électroniquement avec presque ceux que j’ai mentionnés dans cet article, et rencontré quelques-uns en personne). Slee a écrit des travaux importants, sur la politique de Google, les hypothèses sous-jacentes douteuses arguments optimistes sur la longue traine et de nombreux autres sujets. Slee a critiqué les idées d’intellectuels comme Shirky, en essayant de mettre en évidence les différences entre des aperçus intéressants de Shirky et les passages où il estime que Shirky succombe à un optimisme foncier. Il a impitoyablement critiqué le livre récent de Steven Johnson, Future Perfect qui ne prête pas attention au pouvoir et au conflit. Pourtant, il oriente ses critiques dans un esprit d’argumentation sérieuse, et ses sujets ont indiqué qu’ils aimeraient jeter les bases de ce qui pourrait être un débat constructif et peut-être même de transformateur.

Il n’est pas si évident que ces critiques sérieuses sont économiquement viables. Dans un billet de blog au début de cette année, Slee a déploré son incapacité à développer un plus large public pour son travail, malgré 15 années de sacrifice économique: « Les chiffres montrent clairement que ça ne marche pas. L‘audience d’un billet de blog dépend énormément du fait qu’un petit nombre d’individus mettent un lien sur lui. Je suis encore tributaire du mécénat et de  la chance, et je n’ai pas réussi a me créer un public  et susciter un intérêt significatif. »

Slee est peut-être anormalement naif comme il l’admet volontiers, il est un mauvais auto-promoteur. Cependant, la critique convaincante qu’il propose est naturellement difficile à vendre. Il se frotte à la rudesse des débats actuels. De toute évidence, il ne flatte pas les idées préconçues des optimistes technologiques. Pourtant, il n’apaise pas les sentiments des groupes qui se sentent menacés par les nouvelles technologies, telles que les humanistes classiques. Il est exactement le genre de critique sociale engagé et intelligent publiée par le meilleur des petits magazines  dans les années 1950 et début des années 60, mais il n’a pas d’évidence de point de diffusion de ses idées.

Il y a beaucoup de choses qui valent la peine dans le monde de la pensée sur le numérique qui relie le monde des idées à un public plus large d’une manière qui n’a pas eu lieu à l’apogée de l’université. Ou même à l’apogée du débat intellectuel public classique. Elle a permis à certains penseurs intelligents et rares qui n’aurait jamais réussi selon les normes académiques traditionnelles. Pourtant, elle connait aussi de nombreux problèmes. Elle ignore les conflits et les inégalités sociales qui façonnent la politique américaine et l’économie américaine.

Il ne serait pas si difficile à trouver intellectuels sous-estimés, comme Slee, qui veulent s’emparer des problèmes avec les débats tels qu’ils sont. Il ne serait pas très difficile de pousser à répondre les plus réfléchis des intellectuels qui dominent actuellement. La partie la plus  difficile est de trouver comment véritablement des intellectuels aux avis et intéressants peuvent se soutenir dans une économie tacite qui semble orientée soit vers la cooptation, soit vers leur transformation en polémistes professionnels. Si le débat sur les idées est façonné par les conditions matérielles, faire évoluer le débat, suppose la modification de ces conditions.

 

 

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À propos de Serge Escalé

Rédacteur. En veille sur l'économie, le social, l'usage et implications des technologies, le numérique.

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