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De la difficulté de penser la révolution numérique

En lisant le livre de Jacques Ellul, « Le bluff technologique » dont j’ai écrit la recension sur ce blog,  j’ai été frappé par l’avertissement de l’auteur dont voici les citations. « j’ai entrepris la rédaction de ce livre (publié en 1986 NDA) dès 1978, mais j’ai été dépassé ! L’ensemble du monde informatique évolue tellement vite que ce que je croyais avoir mis au point à un moment était complètement obsolète deux ans plus tard. J’ai donc abandonné les 200 pages qui avaient été rédigées, abandonné aussi le projet de clarifier cette jungle informatique et ses relations avec notre monde. Je n’arrivais manifestement pas à maîtriser la matière à traiter. Elle fuyait entre mes doigts sitôt que je pensais avoir compris … […]

De la modernité - Jean Chesneaux (1983-1984)

De la modernité – Jean Chesneaux (1983-1984)

La 1ère partie était rédigée  lorsque parut le livre de Chesneaux, « De la modernité » qui me porta un coup terrible, car il correspondait à peu près exactement à ce qui aurait du être ma deuxième partie. Ce livre était très bon. Il aurait fallu le reprendre. Certes, je n’aurais pas dit de la même façon ce qu’il y montrait, mon livre aurait été plus documenté mais l’essentiel était dit. Je ne savais trop que faire, quand parut fin 1984, l’énorme livre de l’Encyclopaedia Universalis, intitulé Les enjeux, Mille pages, 184 articles , qui décrivaient exactement non seulement les Enjeux, au sens strict, mais en même temps les Défis, à quoi ils correspondaient et implicitement les Paris! Autrement dit, toute la 1ère partie de mon livre était là ! en 10 fois plus développé et documenté que je n’aurais pu faire. Pour la seconde fois, mon projet de livre échouait »

Encyclopaedia Universalis  - Les Enjeux (1984)

Encyclopaedia Universalis – Les Enjeux (1984)

On peut noter dans ces propos l’humilité de l’auteur à l’heure ou beaucoup d’experts autoproclamés n’hésitent pas à se répandre sur le champ et sans aucun recul dans la presse, Internet, la radio, la télévision à propos de n’importe quel sujet.

Si un penseur de la pertinence et de l’acuité intellectuelle d’Ellul butait déjà sur la critique du  développement fulgurant de l’informatique en 1986 qu’en aurait-il été avec l’avènement d’internet en 1994 dans le grand public ? Après l’intrusion et l’impact quasi total du numérique dans tous les secteurs de l’activité humaine ?

Je crois que la courbe exponentielle des découvertes technologiques empêche d’ores et déjà à un seul individu, de penser la révolution numérique car la masse d’informations est trop imposante. Dans le livre TIC Les nouveaux temps réels, 10 auteurs dont Jean-Louis Servan-Schreiber ou Jean-Marc Manach, reconnaissent l’impossibilité du recul face à l’extraordinaire rapidité de l’information. Ils se gardent bien de dessiner le paysage des médias d’ici 10 ans. Il n’est pas question aujourd’hui de s’appuyer sur les travaux d’analyse approfondie de l’impact du temps réel et encore moins de mesurer son influence sur l’homme dans toutes ses dimensions: ils n’existent pas et pour cause!

TIC2013

TIC 2013. Les nouveaux temps réels
Editions FYP

 

La quantité considérable de données produites est un autre défi à relever. En 2012, 2,8 zettaoctets soit l’équivalent de l’équivalent de 1000 milliards de disques durs d’1To on été générés dans le monde.  A cette échelle, nouvelle pour le genre humain, la capture, le stockage, la recherche, le partage, l’analyse et la visualisation des données doivent être interprétés, pensés, redéfinis. On suppose que les perspectives du traitement de ces énormes volumes de données (big data), permettront une meilleure interprétation des opinions politiques, de tendances industrielles, la génomique, l’épidémiologie ou la lutte contre la criminalité ou la sécurité. Mais ceci n’est encore qu’une supposition. Désormais ce n’est plus la causalité qui est recherché, « le pourquoi ? »  mais plutôt la corrélation, « le comment ? ». Nombre d’articles mettent en avant quelques exemples concrets mais ils sont plutôt anecdotiques comme la prévention des épidémies de grippe par le programme Google Flu ou la détection de pannes pour les véhicules de DHL.

Tout reste à faire si tant est que cela soit possible. Comment analyser en profondeur des évènements qui s’accélèrent  dans un monde numérique évoluant à une vitesse extraordinaire ?  Sans analyse approfondie, impossible de savoir comment contrôler au mieux la puissance des outils technologiques à notre disposition. Ce n’est pas parce qu’une technique est possible qu’il faut systématiquement l’appliquer. D’autre part, tout indique que notre sens éthique et moral, aujourd’hui simples paravents du marketing et de la communication, aient progressé d’un iota.

Je lance un appel à commentaires …

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À propos de Serge Escalé

Rédacteur. En veille sur l'économie, le social, l'usage et implications des technologies, le numérique.

Discussion

3 réflexions sur “De la difficulté de penser la révolution numérique

  1. Merci pour cette réflexion. Il est vrai qu’avoir du recul permet d’analyser les revers ou les lacunes d’un état, d’une situation or, en technologie, les choses évoluent sans jamais permettre ce recul. On ne peut que suivre l’évolution et en subir les effets négatifs. C’est seulement après que les correctifs possibles peuvent apparaître.

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    Publié par sécurité informatique | octobre 18, 2013, 2:45
  2. La « révolution numérique », est un phénomène social majeur, sans aucun doute, mais c’est aussi tout le contraire d’une révolution. Les révolutions, en effet, les hommes les « font », ils ne les subissent pas. L’expression « révolution numérique » est non seulement impropre mais c’est du pur « bluff », comme l’a fort bien analysé Jacques Ellul dans « Le bluff technologique », que vous citez juste titre. Il convient plutôt, comme il le recommandait, de parler de « société technicienne ». Ou bien carrément, d' »idéologie technicienne ».
    Il existe en France quelques mouvements réellement critiques sur ce phénomène (Pièces et main d’Oeuvre, Technologos… totalement ignorés des médias, comme il se doit). Je vous recommande d’aller visiter leurs sites et de prendre contact avec eux.
    Pierre

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    Publié par VILLION | octobre 23, 2013, 6:46
    • Il faudrait trouver sans doute un autre expression que « révolution » mais il faut bien qualifier la rupture majeure introduite par les technologies numériques et l’apparition d’Internet dans le grand public en 1993. Après l’apparition de l’écriture et de l’imprimerie au XVI ème siècle qui ont mis des siècles à se répandre, le numérique se développe à une vitesse inédite qui rend très difficile son évaluation et son analyse. Je suis bien entendu favorable à un échange avec les mouvements que vous évoquez.

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      Publié par Serge Escalé | octobre 23, 2013, 8:41

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