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Art et Culture

Acte 2 de l’exception culturelle: interview de Bernard Stiegler

La France peut-elle encore défendre son statut culturel face à un monde numérique sans frontières ?

 

Bernard Stiegler, est un philosophe français qui axe sa réflexion sur les enjeux des mutations actuelles — sociales, politiques, économiques, psychologiques — portées par le développement technologique et notamment les technologies numériques. Depuis avril 2006, il dirige l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) au sein du centre Georges-Pompidou, institut créé à son initiative.

Nous l’avons interrogé à propos de la mission Lescure chargée de produire un rapport, fin mars 2013, pour adapter le modèle culturel français à la nouvelle donne de l’Internet et plus largement au  numérique. Son point de vue est intéressant, sur le plan des méthodes de travail pour dégager des pistes à partir de nombreuses thèses universitaires. Pour lui, les avancées technologiques se font, notamment,  au travers de la tension entre des tendances et des contre-tendances, a fortiori celle du paradigme totalement nouveau, induit par Internet.

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Comment définissez-vous la mission Lescure sur l’Acte-2 de l’exception culturelle française ?
La mission Lescure pose la question de l’avenir du numérique en France dans le secteur culturel. Mais le problème n’est pas simplement de protéger le patrimoine culturel mis à disposition par la numérisation de ses exploitations par des acteurs extranationaux ou de protéger les catalogues des industries culturelles et leurs modèles d’affaire obsolètes.
Le vrai problème est de savoir ce que feront les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs dans 5 ans, 10 ans, 20 ans. Il faut penser et préparer un changement industriel global dans le champ éditorial pour les 20 ans à venir. La mission doit donc définir une méthode pour passer d’un état de fait qui disparaît à un autre qui émerge. Si son rôle était d’encourager un corps malade à s’enferrer dans ce qui est la cause même de sa maladie, elle ferait fausse route…

Durant votre audition par la mission Lescure, vous avez évoqué  des pistes de réflexion originales pour un vrai projet industriel et des méthodes de travail novatrices comme la recherche-action. Pouvez-vous les préciser ?

Pour produire une prospective efficace, il faut d’abord formuler des hypothèses, les modéliser dans un système existant et dégager des tendances techniques à ne pas confondre avec les faits techniques (un fait technique est la façon dont un acteur s’approprie une tendance, y compris pour l’empêcher de s’exprimer).

La numérisation modifie dans leur nature même toutes les formes de savoirs. Il faut financer dans tous les domaines concernés des thèses universitaires par des allocations type ANR aussi bien que dans des cadres CIFRE 1 afin de constituer une intelligence nationale du numérique qui fait actuellement totalement défaut. Et il faut le faire dans des cadres de recherche-action permettant de projeter l’avenir par des applications concrètes sur le terrain : cette méthode permet de faire du transfert de la recherche vers l’action très rapidement aussi bien que de pratiquer la recherche contributive, c’est à dire bottom up, qui caractérise les nouvelles formes d’innovation sociale.
Cela concerne les ministères de la recherche et de l’enseignement supérieur, de l’industrie, de l’éducation nationale et de la culture en premier lieu.

La segmentation entre ces ministères et les approches sectorielles si chères à la haute administration ne sont pas de mise ici.  Cette démarche est de la plus extrême urgence dans le monde académique. Beaucoup d’enseignants et de chercheurs dans toutes les disciplines sont prêts à se saisir pleinement des possibilités inouïes du numérique, mais ils attendent pour cela une démarche sérieuse et rationnelle, et non un bricolage institutionnel : l’avenir de la France, c’est sa capacité à redevenir inventive dans ce secteur.
Pensez-vous que le CNN ( Conseil National du numérique) dont vous êtes membre soit un bon outil de travail  ?
Il me paraissait cohérent avec mon travail  et mon engagement dans le domaine du numérique d’intégrer le conseil national du numérique, même si l’expérience m’a appris à ne pas trop espérer de la vie institutionnelle en général. Je dois vous dire que j’ai été très agréablement surpris par la qualité du débat qui s’est tenu dans la réunion d’installation de cet organisme consultatif dont j’attends  beaucoup. 

Interview relue et révisée par Bernard Stiegler.

Note:

1. [LA CIFRE est une Convention Industrielle de Formation par la Recherche, a savoir un dispositif de financement de thèse qui aide les entreprises pour le recrutement de jeune chercheur-doctorant. ]

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À propos de Serge Escalé

Rédacteur. En veille sur l'économie, le social, l'usage et implications des technologies, le numérique.

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